Journées de Soleure 2026
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Je suis une grande praticienne du people watching, cet acte qui consiste à observer les gens dans leurs activités de tous les jours. Personnellement, j’aime leur inventer une histoire. J’interprète leur langage corporel, leurs expressions, les miettes de conversations que je surprends, je les mets bout à bout. Pour le reste, je laisse libre cours à mon imagination. Le moins je sais sur eux, le mieux c’est. Car pourquoi toujours s’encombrer d’informations factuelles? Au final, qu’est-ce que les faits disent vraiment sur leur vie? Aurait-ce vraiment une importance de savoir leur nom, leur statut social?
Et ce sont ces questions que le réalisateur suisso-japonais Taro Spirig explore dans son documentaire expérimental Une chanson meurt quand on ne la chante plus. Il est inspiré par le film D’Est de Chantal Akerman, dans lequel elle archive des images de sa traversée de l’Europe de l’Est après la chute de l’Union soviétique. Spirig décide, lors d’un voyage en Chine, de filmer les personnes qu’il croise dans la rue. Il s’interroge sur la notion d’archives, dans le sens des traces que les images laissent dès qu’elles sont capturées, dès qu’elles sont immortalisées. Il se pose la question de la mortalité, la sienne et celle des autres. Une forme de récit de voyage philosophique sur la vie et la mort, et sur les traces qu’on laisse entre les deux.
Le documentaire est composé de courtes séquences à plans immobiles, toutes tournées dans la rue, en Chine. Le temps accordé à chaque plan permet de s’imprégner du cadre et des personnes observées. Il ne s’agit pas d’une caméra posée au hasard en grand-angle ni d’un time-lapse sans intention. Il y a un sujet, parfois plusieurs, face à cette caméra sur trépied. Des protagonistes auxquels le film accorde le temps d’être observés, sans informations préalables ni informations par après.
Ces scènes sont également ponctuées par des apparitions de Spirig lui-même, qui se filme dans l’espace public, parfaitement immobile, comme s’il attendait le bouton de déclenchement de son appareil photo. La seule chose en mouvement, c’est sa bouche. Un décalage déroutant, mais qui fait son effet. Sa voix nous parvient avec clarté, comme si nous étions tout près, tandis que l’on observe parfois de l’autre côté de la rue, la bouche mouvante et les bruits des alentours en arrière-plan.
La deuxième moitié du documentaire bascule vers les séquences tournées par la mère de Spirig au Japon. Elle y archive son propre père dans ses dernières années. Là où Spirig s’inspirait de D’Est de Chantal Akerman, sa mère trouve son inspiration dans le court métrage Katatsumori de Naomi Kawase (1994). Là où Spirig s’interroge sur les traces et la mortalité, sa mère filme son père avec le même amour que Kawase porte à sa grand-tante dans Katatsumori.
À la fin du documentaire, il devient évident que Spirig, en précisant qu’il ne commentera pas les séquences qu’il filme, entraîne le spectateur à la dérive. L’absence de commentaire détourne notre vigilance du déroulement de la seconde moitié. Le documentaire laisse ainsi la liberté de reconstruire la chronologie, de réorganiser les éléments selon son propre regard et de tisser les liens qui unissent les images et les histoires.
